Le chant du monde de Jean Giono

Le printemps est prêt à bondir sur les fleuves, les forêts, les montagnes…Giono est dans les parages malgré Poutine qui rôde autour des tombes creusées par sa folie. Ecoutons

Primus tempus

La nuit. Le fleuve roulait à coup d’épaules à travers la forêt, Antonio s’avança jusqu’à la pointe de l’île. D’un côté l’eau profonde, souple comme du poil de chat; et de l’autre côté les hennissements du gué. Antonio toucha le chêne. Il écouta dans sa main les tremblements de l’arbre. C’était un vieux chêne plus gros qu’un homme de la montagne, mais il était à la belle pointe de l’île des Geais, juste dans la venue du courant et déjà la moitié de ses racines sortaient de l’eau.

Ils marchaient sur des mousses épaisses et sur un humus gras qui craquait juste un peu sous le pied. ça sentait le bois et l’eau. Des fois, une odeur de sève épaisse et sucrée passait et Antonio la sentait à sa droite, puis à sa gauche, comme si l’odeur avait fait le tour de sa tête,lentement. alors il touchait tout de suite devant lui le tronc d’un frêne avec ses blessures. Il y avait aussi une odeur de feuille verte et des élancées d’un parfum aigu qui partait en éclair de quelque coin des feuillages. ça avait l’air d’une odeur de fleur et ça scintillait comme une étoile semble s’éteindre puis lance un long rayon.

Le soleil qui se baissait se montra au fond du ciel. il était rouge et sans forme. Il fit passer un petit rayon entre le fleuve et la brume. au-dessus de l’eau s’éclaira tout un couvercle de caverne de sel. De longues chandelles de cristal vivantes descendaient lentement de leur propre poids. On voyait un assez large morceau du fleuve.

Sur l’autre rive, il eut juste le temps de voir au travers d’un brouillard plus clair les barreaux tremblants d’un bois de bouleaux.

Elle sentira l’odeur de l’eau, l’odeur de la forêt, l’odeur de la sève quand Matelot abattra les arbres autour de son campement.

L’ombre coulait entre les bosquets et les coteaux, dans les vallons, le long des talus, derrière le grillage des lisières. un choucas cria. L’ombre portait les montagnes et les collines comme de larges îles d’un vert profond, sans reflets, noircies par la couleur de cet océan qui d’instant en instant, se desséchait, descendait le long de leurs énormes racines de terre, découvrant des forêts, des pâtures, des labours, des fermes, descendant de plus en plus bas jusqu’à leur vaste assise contre laquelle le fleuve ondulait comme une herbe d’argent. Des vols de rousserolles et de verdiers se mêlèrent au-dessus des aulnes avec leurs deux cris alternés comme les cris d’un chariot qui danse dans les ornières. La nuit bleuissait. Il n’y avait plus qu’une étoile rousse. le vent s’arrêta. Les oiseaux s »abattirent dans les arbres. les chênes émergèrent. Le jour coula d’un seul coup très vite sur le fleuve jusqu’au loin des eaux. les monts s’allumèrent. les collines soudain embrasées ouvrirent leur danse ronde autour des champs et le soleil rouge sauta dans le ciel avec un hennissement de cheval.

-Le jour dit matelot.

Il aurait voulu être désigné seul par la vie pour conduire Clara à travers tout ce qui a une forme et une couleur. Il ne pensait qu’à la joie de lui dire, à la joie de la faire entrer, à la joie de lui dire: ça c’est ça, touche, eh bien, voilà comme c’est, tu comprends?

Le halètement de la pluie découvrit là-bas devant un énorme coteau hérissé, couché en travers de la route comme un sanglier. des trous de lumière blême se creusaient dans le nuage.

Ils entrèrent dans la solitude de la pluie.

La nuit hésitait encore à sortir de la ville pour aller dans les champs. au-dessus des toits le ciel gardait le vert mouvant des forêts et des eaux.

-Regarde dit Toussaint. On dirait un grand pays. Tu vois ces taches vertes avec leur encerclage noir, là ces plaines rousses avec la petite ligne brune qui sépare les champs. des mers, des fleuves, des océans avec leur couleur et leur forme. et c’est une pierre que tu as dans ta main. toutes ces taches de couleur, sais-tu ce que c’est? C’est un petit lichen vieux comme le monde, vivant depuis que le monde est monde, toujours vivant et qui n’est pas encore arrivé à son temps de floraison. Un de nos arbres en quatre coup de saison, ça fait sa fleur et ça la perd. Compte. Depuis deux mille ans. Quelle confiance! Et c’est gros comme un poil de mouche, et ça se dit: j’ai le temps. Peut-être que, si on regardait le monde de haut, ça serait pareil et on se dirait aussi : quelle confiance! Voilà mon jeu.

Qu’est ce que tu peux voir avec ces yeux-là? Rien de la chair chaude où tu as envie de mettre ta main. C’est tout. Qu’est ce qui entre en toi quand tu me touches ? Ce chaud, ma peau douce, c’est tout. Tu crois qu’un jour tu pourras entendre un peu le bruit de mon sang? Jamais de la vie ! Sourd, et sourd, et sourd!

Dehors, la montagne craquait doucement dans le gel comme un voilier, qui dort sur ses câbles.

Il y avait ici un plus grand silence que dans les bois d’autour. Cela venait des cyprès. Ils buvaient tous les bruits épars comme les grosses éponges et ils ne laissaient couler de leur feuillages qu’un grondement uniforme et monotone qui était comme le coeur profond du silence.

La mort, la mort on sait que ça vient. Non je demande un peu de temps, là presque rien. Les mettre au libre pour leur voir commencer la vie comme il faut. C’est tout…Voilà pas plus.

Technique mixte sur toile

Le fleuve balançait son grondement dans tous les échos des montagnes.

Le ciel était lourd, mou, sans étoiles, sans lueurs, si bas sur la terre qu’il se déchirait dans les arbres. La nuit était déjà renouvelée. Elle sentait la pluie tiède, elle était devenue humaine et sensible.

De temps en temps ils apercevaient là-bas au fond des rochers brillants les névés et les glaces, mais tout le long des pentes montagneuses, suintaient de lourdes brumes noires, épaisses comme des forêts; on les voyait gonfler leurs énormes feuillages.

C’était le grand désordre de printemps. les forêts de sapins faisaient des nuages à plein arbres.Les clairières fumaient comme des tas de cendres. La vapeur montait à travers les palmes des feuillages; elle émergeait de la forêt comme la fumée d’un feu de campement. Elle se balançait et au-dessous de la forêt, mille fumées pareilles se balançaient comme mille feux de campement, comme si tous les nomades du monde campaient dans les bois. C’était seulement le printemps qui sortait de la terre. Le nuage peu à peu sa couleur sombre à l’image des lourdes ramures. Elle avait aussi la lourdeur de la grande masse d’arbres, son halètement et son odeur d’écorce et d’humus. Il pesait sur les vallons creux avec juste un liseré d’herbe neuve sous lui.

Les pâturages charrués de sources nouvelles chantaient une sourde chanson de velours, les arbres hauts craquaient d’un côté et de l’autre comme des mâts de navire. La bise noire était arrivée de l’est. Elle charriait sans arrêt des orages et un soleil extraordinaire. Les nuages des vallons palpitaient sous elle puis, tout d’un coup, ils s’arrachaient de leur lit et ils bondissaient dans le vent. de grandes pluies grises traversaient le ciel . Tout disparaissait: montagnes et forêts. La pluie pendait sous la bise comme les longs poils sous le ventre des boucs. Elle chantait dans les arbres; elle allait en silence à travers les larges pâturages. Alors arrivait le soleil, un soleil épais et de triple couleur, plus roux que du poil de renard, si lourd et si chaud qu’il éteignait tout bruit et geste. La bise se relevai. Il y avait un grand silence. Les branches encore sans feuilles étincelaient de mille petites flammes d’argent e, sous, chaque flamme, dans la goutte d’eau brillante, les bourgeons neufs se gonflaient. Une épaisse odeur de sève et d’écorce neufs fumaient un moment dans l’air immobile. le piétinement de la pluie passée descendait vers les fonds. La pluie nouvelle venait à travers les sapins, la bise retombait de tout son poids, les taches noirs de la pluie et du soleil marchaient dans tout le pays sous une frondaison d’arcs-en-ciel.

Le ruissellement des eaux dansait, fouillait sous toutes les herbes. Au penchant des talus les sources grasses sautaient en soufflant comme des chats. les neiges étaient déjà toutes fendues.Elles avaient découvert une terre noire sanguine, enrichie d’eau et qui jutait sous le piétinement léger des oiseaux . Les glaciers usés de soleil et de pluie coulaient à plein torrents dans d’étroits corridors encombrés de roches énormes.

La bise s’arrêta. Les nuages immobiles entassèrent sur les horizons leurs épais feuillages pommelés, leurs cavernes, leurs sombres escaliers, les gouffres bleus où se perdaient en épanouissement toutes les lumières du soleil. Il faisait chaud. L’ombre même était chaude

Et de son doigt, elle montrait le bruit des eaux, le bruit des eaux grasses dans le fleuve, le bruit des eaux claires ruisselant des rochers et des montagnes, là-bas sur les rives . Elle montrait des épaisseurs de pluie dont le battement d’aile était plus sombre, des écroulements de terre -et elle montrait les écroulements de terre avant que Gina ait entendu le bruit.

Des brumes traînaient sur le fleuve et dans la montagne plein d’un mystère d’argent. le monde commençait à chanter doucement sous les arbres.

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